J’ai déjà écrit sur Saint Léon, mais ça doit être loin dans les archives. Saint Léon est le village dont dépend la Sauvageonne. À Saint Léon se trouvent la mairie et l’église.
À une époque, tous les ans au moins une fois, j’allais dans l’église de Saint Léon. Pas pendant la messe, non quand il n’y a personne. J’aime ce silence, la beauté des pierres, le soleil qui entre par les vitraux. Je me revois remonter l’allée jusqu’à l’autel au bras de mon père, mariée émue et intimidée par tous ces regards sur moi.

Depuis plusieurs années, j’avais cessé de faire ma petite visite à l’église en solitaire : un homme habite maintenant le presbytère. Depuis il se sent investi d’une mission : dès que quelqu’un passe la porte de l’église, il se sent obligé de faire la visite guidée ! Une fois il nous avait tant saoulée, Martine et moi que nous avons failli partir en courant.
Mais cette année j ‘ai décidé d’y retourner et s’il vient m’embêter je lui dirai que je veux être seule.

Cette année j’aurai un petit pincement au cœur. Le maire de Saint Léon est parti pour un monde meilleur.
Je sais il n’était plus maire depuis longtemps, mais pour moi il restera toujours le maire, tout comme j’appelais Pierrick ” le fils de maire” .
Il portait un joli prénom rare, alors ce serait trop dommage de lui trouver un pseudo bloguesque.

Quand j’en ai parlé à mes filles, je leur ai demandé si elle se souvenaient que j’ai une photo de lui accrochée dans ma chambre depuis longemps. Elle ne se souviennent pas :
- Mais si ! J’ai deux photos du Sud dans ma chambre, une fenêtre avec des volets bleus sur un mur de pierre, et l’autre du maire dans un champ de lavande, de dos, il tient un bouquet dans ses mains.
J’avais eu un coup de cœur pour ces photos. Jean-Paul (fils du maire aussi) avait exposé des photos le jour de la fête à Saint Léon sous le chapiteau, je voulais les acheter et il me les a données.
Plus tard mes filles m’ont dit : oui bien sûr, elles les avaient vues cent fois sans les voir !

Des souvenirs me sont revenus même si ils sont très lointains. L’année de mon mariage j’étais allé remercier le maire, car il y avait enfin un panneau d’indication sur le chemin de la Sauvageonne. Cela faisait des années que mon père le demandait . C’était la surprise, un cadeau de mariage !
Le maire m’avait dit en riant qu’il avait eu ” des ennuis ” entre guilemets :
- J’ai oublié ” Le pigeonnier ” en face !
La maison sur la colline d’en face.
Moi, cela me convenait très bien que la Sauvageonne soit seule sur un panneau.

Autre anecdote, toujours l’année de mon mariage. J’étais arrivée quelques jours avant avec une partie de ma tribu pour préparer le mariage. Benjamin travaillait et devait me rejoindre plus tard.
Lorsqu’avec mon frère et ma sœur nous sommes allés voir la salle des fêtes des Saint Léon, j’ai été déçue. Elle n’était pas comme dans mes rêves. Elle avait son costume de ” repas des chasseurs ” avec des photos de chien au mur, et des énormes bancs en bois que je ne comptais pas utiliser.

C’était l’après-midi. Le maire passe nous dire un petit bonjour et nous demander comment ça va. Avec sa casquette et ses bottes en caoutchouc, son sourire et son accent chantant. Je lui explique que je ne sais pas quoi faire des bancs.
- Ce n’est rien ça ! ” dit-il
Il a ouvert une fenêtre du fond qui donne sur une pièce débarras (je sais c’est étrange), il a attrapé deux énormes bancs que nous aurions eu du mal à soulever à deux et les a passés par la fenêtre dans le petit réduit, et ainsi de suite.

Cédric et moi sommes restés bouche bée. Cédric en a parlé longtemps : ” Incroyable c’est une force de la nature ! “
Bien sûr je savais que c’est un agriculteur, un homme de la campagne, mais je ne l’avais jamais vu en pleine action !

Un autre souvenir. Parfois il y a des phrases qui restent. L’année où Eugène est mort, nous venions de nous installer pour les vacances. J’ai croisé le maire à Saint Léon, il m’a demandé des nouvelles de ma tribu. Je lui ai dit : tout le monde est là.
Il m’a répondu :

- Il en manque un.

Des mots tellement simples et tellement justes.
Tellement mieux qu’un long discours que je ne les ai jamais oubliés.

Au début de cette année, Martine m’a montré la lettre qu’elle avait reçue, celle que l’on envoie traditionnellement après des funérailles pour remercier ceux qui ont fait un geste de soutien. Il y avait une photo de lui dans son village.
J’ai eu une larme à l’œil et j’ai dit : ” Oh il est mignon ! “
Le mot est certainement mal choisi, mais je l’ai trouvé attendrissant.

nb : ce billet je l’ai écrit depuis longtemps. Mais je ne voulais pas qu’il soit publié avant que je ne sois physiquement à la Sauvageonne, même si ce ne sont pas encore mes vraies vacances.