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J’ai compris que je ne pouvais pas le perdre. J’ai compris que j’étais très forte pour supporter les hauts et les bas, les périodes de silence, les complications. Pourtant je n’ai rien d’une belle au bois dormant. Plusieurs fois, même si c’est rare, j’ai mis des choses au point. Tristan n’a pas pris la fuite, au contraire il fait tout pour se faire pardonner. Il n’aime pas parler de sentiments, et il est très romantique. Pour les contradictions, il est encore plus doué que moi.

Parfois je me dis que si je l’avais connu plus tôt je n’aurais peut-être pas été en état d’assurer. Il parle beaucoup, j’écoute beaucoup. Il me dit qu’il ne peut dire ça à personne d’autre.

J’ai appris avec le temps à être ma meilleure amie. J’ai appris à gérer mes petits et moyens tracas et à faire appel à d’autres quand je ne sais plus faire autrement.

Mais nos moments sont rares et précieux, alors je ne les gâche pas en racontant ma dernière panne de chaudière. Je partage seulement les vrais gros soucis. Et nous nous écrivons beaucoup ce qui permet de garder du temps pour l’essentiel.

L’essentiel est la peau, notre histoire a commencé par là. C’est aussi notre principal sujet de conversation. Je me suis découverte des facettes cachées que j’ignorais, tout comme lui qui m’a souvent dit qu’il ne se reconnaissait pas.

Déroutant sans doute pour moi. Notre mémoire collective, notre éducation est ainsi ancrée en nous. On nous a fait croire que les hommes peuvent dissocier les deux, le coeur et la peau, que c’est normal. Pour les femmes non, il y a toujours un peu de coeur dans la peau.

Naturellement je n’y ai jamais cru. J’ai eu suffisamment de Samedi soir sur la terre pour le savoir. Mais pour moi ces samedi soir, justement ne duraient pas, un samedi, voire deux, à la rigueur plusieurs mois en se voyant de temps en temps. Mais très vite la lassitude arrivait. Si je n’ai rien à dire à quelqu’un, quelle que soit la situation d’ailleurs, je m’ennuie et je met les voiles.

Après toutes ces années, que dois-je en penser ?
Dois je vraiment penser quelque chose à  part : on ne peut pas s’en passer, ni l’un ni l’autre.

Et cette faim permanente, cette jeunesse, cette énergie, c’est tellement bon ” à l’heure où d’autres coeurs s’éteignent ” comme dit la chanson, à l’âge où les gens n’y croient plus.

Mon amant a peur du quotidien, pas moi. Je lui dis que c’est à nous de le faire le quotidien. Qu’avec nos imaginations débordantes, nous ne sommes pas prêts de nous ennuyer.

Je lui dis souvent, je suis là pour le repos du guerrier.

Mon tableau semble idyllique. Il l’est par certains côté. Mais je connais des périodes de larmes, de solitude intense, des moments de souffrance…. qui s’effacent dès qu’il apparait. Je me souviens aussi de mes larmes en lisant le livre d’une Juliette Drouet qui racontait son histoire, quel que soit l’époque, le pays, il y a toujours eu des Juliette.

Et puis parfois je me dis que les rêves que j’avais quand j’étais jeune fille avaient peut-être une part venant de moi, une part d’imposé par la société. J’ai toujours voulu des enfants, mais je me suis souvent dit que la seule alternative que je voyais c’était mari, enfants, maison… même pas le travail, non car ma mère et mes tantes étaient des femmes au foyer. C’était bien peu, et en tout cas pas une perspective d’épanouissement personnel !

Après toutes ces années, je me dis que peut-être que j’y trouve mon compte et lui aussi. Lui se croit libre de toutes entraves, j’ai la sagesse de savoir que c’est faux.

J’ai souvent dit que ” Les vaisseaux du coeur ” est mon livre fétiche. Quand je l’ai fait lire à Athéna, elle a pleuré et m’a dit que c’était l’histoire la plus triste qu’elle ait jamais lue, alors que je la trouve merveilleuse.

Et je pense à Nadya, quand elle m’a parlé de son Léon, je lui ai dit : c’est cette histoire là qui va durer toute la vie. Je ne sais pas si je peux comparer cependant. Je ne suis pas sûre d’avoir la même décontraction des sentiments que Nadya, mais c’est aussi une histoire qui me fait penser au livre.

J’ai aussi écrit beaucoup d’histoires semblables. Je trouve cela poétique, n’en déplaise aux puritains.

Peut-être aurais-je toujours des manques. Mais ma vie est un roman. Je m’en rends compte chaque fois que je la raconte à une nouvelle amitié. Alors il y aura forcément un jour des rebondissements et de l’action.