Je suis née dans une ville plutôt cossue, une ville bourgeoise, la ville en elle-même, j’en parlerai plus tard…

On a souvent tendance à oublier que dans les villes bourgeoises, ne vivent pas que des bourgeois… Pendant des siècles dans ces villes cossues vivaient aussi ceux qui travaillaient pour les riches : domestiques, femmes de chambre, valets de pied… Si je choisis ces exemples ce n’est pas un hasard, une cousine (côté paternel) s’est un jour amusée à faire un arbre généalogique de ma famille… Et dans mes ancêtres (dont beaucoup ont vécu dans cette même ville) point de particules, ni de richesses, mais des valets de pied, femmes de chambre etc…
Donc si aucune tête de ma famille n’est tombée à la révolution, inutile de vouloir faire tomber la mienne maintenant…

Mon grand père Roger était un ouvrier et ma grand mère Madame Courbette une ancienne bonne. Elle doit son surnom à ses manières serviles, (surtout devant les riches) qui agaçaient prodigieusement ses deux fils, ils estimaient qu’une fois retraitée, elle était une femme comme tout le monde, respectable et tout et qu’elle n’avait plus à faire toutes ces manières…

Madame Courbette, ancienne bonne qui n’avait jamais eu de chez elle, à part des chambres de bonne dans de belles maisons, une fois mariée était devenue concierge dans la ville de mon grand père. Ce qui lui permettait de continuer les courbettes :
- Bonjour Madame Lebourgeois (là je ne rigole pas c’est un vrai nom de l’immeuble !) comment va Monsieur Votre Mari ? Et Monsieur Charles-Edouard votre fils, toujours étudiant en droit ?

C’est donc au numéro seize qu’une partie de l’histoire de ma tribu se déroule… Oui oui ça y est j’en viens enfin au fait, titre de ce billet !

numero_seize

Derrière la porte cochère, un porche au dessus duquel se trouve les fenêtres des appartements.  Mais très peu de fenêtres sur rue en fait, 5 fenêtres sur 3 étages, trois appartements. Car une fois le porche passé, on arrive dans une très longue cour pavée… L’immeuble se situe à droite de la cour. Deux immeubles, escalier A et escalier B. Mais jamais on n’utilisera ces dénominations et pour cause : le facteur remettait le courrier à la concierge qui le portait à chaque porte. Donc seuls 2 appartements ont “pignon sur rue” c’est à dire deux fenêtres. Et ce sont les plus grands, les plus chers, ils ont d’ailleurs été très vite occupés par des cabinets d’avocats ou de médecins, une fois que les riches locataires sont partis…

Côté gauche de la cour, des débarras, une fontaine, pas de hauteur. Les fenêtres de l’immeuble ont donc une vue dégagée, à partir du 2ème étage en tout cas. Et tout au fond juste à gauche,  un petit pavillon avec un jardinet, sans vue, étrange ici en pleine ville. Au fond une magnifique maison bourgeoise avec tourelle et jardin. Habitée par la propriétaire une vieille demoiselle qui nécessitait cent fois plus de courbettes que les autres… Cette vieille demoiselle n’a jamais voulu vendre un seul de ses appartements, raison pour laquelle les locataires s’en allaient les uns après les autres…

La loge du concierge est une petite pièce au rez de chaussée dans le premier bâtiment. L’équivalent dans le deuxième a été inoccupé des années, puis est devenu une bibliothèque publique.

La cour est si longue qu’on dirait presque une rue. D’ailleurs dans un autre immeuble, au 18 de la rue, un téléfilm a été tourné, la cour était devenu une impasse pour les besoins du film.

Mes grands parents vivent donc là au rez-de-chaussée. Une pièce, une cuisine, une seule chambre. Ils y élèvent leurs deux enfants, on se demande comment. Les toilettes dans la cour et pas de salle de bains.
Pas vraiment enfermés. Dans la cour, mon grand père a un débarras, il se sert de la fontaine pour laver ses outils. Le chat garde l’immeuble et empêche les souris d’y rentrer. Ils ont aussi une cave, et un grenier, du moins ils l’appellent comme ça, une pièce qui sert de débarras sous les toits !

Quand mon père grandit, ma grand mère demande une pièce à la propriétaire. Propriétaire casse pied, mais qui peut être gentille, elle donne (enfin prête gratuitement bien sûr) deux pièces sous les toits. Une pièce principale avec juste un évier, et une chambre. Ces deux pièces nous les avons toujours appelé “le quatrième”. C’était le quatrième étage de l’immeuble. A partir du 3ème étage, l’escalier devenait moins beau : plus de rampe cirée, plus de tapis tenu par des barres en laiton. Le 4ème c’était l’étage des “greniers débarras”, des anciennes chambres de bonne, et des toilettes. Mais oui ! Car seuls les 3 appartements sur rue (qui se distinguent aussi par une porte double) ont des toilettes… Les locataires des autres appartements montent ou descendent c’est selon, la cour ou le 4ème.

Madame Courbette connaît tout le monde bien sûr ! Monsieur Grosdent qui a exercé en tant que dentiste, à une époque où parait-il aucun diplôme n’était exigé, et qui veut bien lui arracher une dent gratuitement (beurk !). Madame Piquécout, couturière à la retraite qui fait des travaux de couture pour tout l’immeuble, Madame Henriette, ex-bijoutière qui a offert à tous les petits enfants de Madame Courbette des coquetiers en argent et des couverts en argent à leur nom (on en fait quoi aujourd’hui à part les conserver dans un coffre fort ?). Monsieur Jambonneau et sa femme, charcutier, qui se lève dès potron minet en faisant hurler son moteur, c’est d’ailleurs grâce à lui qu’un jour la propriétaire a interdit les voitures dans la cour, dommage, c’était bien pratique, surtout qu’à l’époque il y en avait peu (trois dont celle de mon père).

Mais elle connaît aussi tout le quartier, la boulangère qu’elle appelle par son nom, le gérant du Félix Potin (rien à voir avec une supérette, un tout petit magasin). Et au numéro 18, le garagiste qui occupe le fond de la cour, a fait un jour 50 kilomètres pour venir dépanner la 4 CV de mon père.

Une vie qu’on a du mal à imaginer aujourd’hui !
Puis mon père s’est mis à travailler et a loué un appartement au 3ème étage au dessus de ses parents. Du parquet ciré et des moulures au plafond, des pièces tout en enfilade. Une entrée, une minuscule cuisine, une salle à manger. (Le mot salon on l’a utilisé beaucoup plus tard, peu de gens avaient des canapés, même quand la télé en noir et blanc est arrivée, on la regardait sur des chaises) et enfin deux chambres. Il a aussi un “grenier” pièce débarras au 4ème et il garde sa chambre d’étudiant et il a une cave.

Mon père Eugène commence par installer le chauffage central. La propriétaire lui promet que son investissement ne sera pas perdu : elle lui vendra un jour l’appartement. Il construit un couloir pour pouvoir aller dans une chambre sans passer dans l’autre.

Le chauffage central c’est une chaudière à charbon et des radiateurs. Régulièrement il descend à la cave, remonte 4 seaux de charbon (mon papa c’est le plus fort du monde). Voyage que j’ai fait bien souvent avec lui. Pour moi tous ces étages, toutes ces pièces (y compris les toilettes au 4ème) c’était l’aventure. Puis la chaudière ronronnait et on voyait les flammes à travers une plaque de mica. Un vrai danger sûrement !

Eugène rencontre Martine, ils se marièrent et eurent… Louisianne en premier… Martine travaillait encore, le matin ils me déposaient à la loge, où Mme Courbette exerçait encore… Avec elle j’allais déposer le courrier aux locataires, faire des risettes aux mamies… Madame Courbette portait aussi le repas à une vieille femme qui vivait sous les toits et ne pouvait plus marcher. Je connaissais tout le monde aussi. Et je jouais dans la cour avec le chat, ou regardait mon grand père bricoler…

Du troisième étage, je voyais le clocher de l’église et j’entendais les cloches…

Réédition du 11/12/2007