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Raymond habitait un petit village paisible du Sud de la France.


Ici, dans ce patelin de 300 âmes, tout le monde se connaissait. La population était plutôt vieillissante, mais ici les personnes âgées restaient autonomes. Chacun avait encore sa maison qu’il entretenait tant bien que mal, sa voiture ou sa mobylette et sa petite retraite.

Raymond rejoignit ses vieux amis sur la promenade.
Comme tous les samedis matin, ils feraient une partie de belotte, un rami ou une pétanque, selon l’état des articulations de Georges.
Il s’approcha de la table et des bancs de pique-nique où ils se rejoignaient d’habitude, et, à sa grande stupéfaction, il vit qu’une femme, apprêtée comme si c’était Noël, était assise à la table avec ses amis. Non pas qu’il n’aimait pas les femmes, bien qu’il n’en ai jamais eu lui-même, mais les amis de la bande étaient soient célibataires endurcis, comme lui, soit veufs, et jamais l’un d’entre eux n’avait exprimé le désir de trouver une bonne femme.  Il s’approcha et salua la table d’un geste de la main, on lui répondit d’un signe de tête. Personne ne disait mot. Il resta debout et observa la femme qui était assise à sa place. Elle avait à peu près leur âge, et apparement, elle accompagnait Roger. Visiblement, elle n’était pas du coin.

Peut-être fut-elle gênée, car elle embrassa Roger sur la joue et comme pour les fuir, lui dit qu’elle allait faire un tour, qu’ils se rejoindraient à la voiture d’ici 10 mn. Roger lui fit un signe et et se tourna vers ses quatre amis. Raymond s’assit à sa place, à côté de Roger, et les trois hommes reçurent un regard noir.
- Eh beh quoi millediou, vous n’avez jamais vu une bonne femme ?  Vous lui avez fait peur je suis sûr !
Les vieux copains le regardèrent ahuris, mais ne décrochèrent toujours pas un mot. Alors Roger prit la parole.
 
- Elle s’appelle Colette, elle est veuve comme moi. Elle est de la ville. 
Les trois amis acquiescèrent à l’unisson, ils s’en étaient rendu compte tout seuls. Restant coits, ils n’ajoutèrent rien. Mais Raymond, curieux de nature, brisa le silence et lui posa tout de même une dernière question avant qu’il ne s’en aille :
- Mais tu l’a rencontrée où ? 
- Sur ordinateur ! Répondit Roger.
- Sur ordinateur ? Demanda Georges.

Roger les regarda tous les trois, il ne savait pas si la question reflétait leur ignorance de ce qu’était un ordinateur, comme lui il y avait à peine un mois, ou s’il s’agissait d’un jugement négatif.
- Les machins avec des lettres et un écran? Questionna Raymond,car il lui semblait en avoir déjà vu un.
- Oui, répondit Roger, c’est ma nièce Caroline qui m’a montré, tu sais, elle travaille à la médiathèque. Elle m’a dit qu’on pouvait tout trouver sur l’ordinateur les tracteurs, les vaches, les voitures, même une femme! Alors elle m’a aidé à trouvé, tu comprends, je me fais vieux et la maison est bien grande pour moi tout seul.

Georges et Eugène ne semblaient pas bien comprendre, mais Raymond le comprit. Il était célibataire, tout comme Roger, ils ne s’étaient jamais mariés et n’avaient jamais eu d’enfants. Georges lui, avait perdu sa femme cinq ans auparavant, et Eugène deux ans plus tôt. Le fait de retrouver une femme sur ordinateur comme on achèterait une vache les choqua peut-être. Ils ne reprendraient jamais quelqu’un bien sûr, en tant que veuf, ça ne se faisait pas ici.

Retournant vers sa voiture, Raymond regarda la ruelle qui montait vers l’église, et vers la médiathèque. Après tout, se dit-il, lui aussi avait le droit de ne plus vivre tout seul. Il entra dans la médiathèque, contourna quelques étagères pleines de livres, et tapota sur l’épaule de Caroline. Elle sursauta et se retourna.

- Oh Monsieur Raymond, qu’est ce que vous faîtes ici ?

- Euh, tu vois, ton oncle m’a dit que tu lui avait trouvé une femme sur ordinateur, et je me demandais si tu voulais bien me faire pareil, enfin tu vois.
Caroline s’esclaffa un moment, et lui montra le coin des ordinateurs. Raymond s’installa, elle s’assit à côté de lui. Elle commença par lui montrer la souris. L’apprentissage de ce petit objet glissant sur un tapis de mousse prit quelques minutes, il eût du mal à assimiler son fonctionnement, et comme les débutants, avait tendance à aller au-delà du tapis de souris pour atteindre une cible sur l’écran au lieu de la lever et de la ramener en arrière. Caroline avait l’impression de revoir son oncle. Elle lui créa une adresse mail: raymond47@monmail.com.
Raymond trouva cela très intelligent, et se demanda pourquoi personne ne lui avait jamais parlé de cette idée qui lui ferait économiser des timbres. Ensuite Caroline lui ouvrit une page internet, et lui expliqua brièvement à quoi cela servait. Elle tapa l’adresse du site de rencontre, et la page s’ouvrit. Raymond regarda toutes ces images colorées bouger, s’agiter, ce texte défiler, il en aurait presque eu mal à la tête.
 
- Il faut que vous entriez votre adresse ici, lui dit Caroline, et un mot de passe pour vous inscrire. Ensuite, il faudra cliquer sur l’adresse de confirmation, dans votre boîte mail, ici. Elle lui indiqua l’onglet ouvert, et s’absenta, un jeune homme était entré pour rendre des livres.
Raymond entra son adresse mail, il tapa avec son index droit, lentement. La page disparut, pour réapparaître changée, avec le message suivant: ” un mail va vous être envoyé sur votre adresse mail, cliquez sur le lien pour confirmer votre inscription “. Raymond saisit donc la souris et cliqua sur l’onglet que lui avait montré Caroline. Une page pleine d’images y était affichée, il la parcourut, cherchant désespérément un mail de “rencontres 3ème age.com“.
Il regardait un peu partout, sans empressement, il avait l’impression de découvrir un nouveau monde. Il vit défiler des informations avec des images, un ruban rectangulaire, en haut de page, lui proposait de visiter le site du journal La détresse du midi, un encart lui dit même qu’il venait de gagner 1000 € car il était le
100 000ème visiteur du site.  Marrant, se dit-il, je reçois les mêmes à la maison, car j’ai commandé la 100 000ème canne à pêche de chez Passion Pêcheurs Magazine. Puis, un joli encart clignota à gauche de la page, il y jeta un œil, il y était écrit “petits services entre amis”  puis il  aperçu un texte souligné  juste à côté: “Accéder à ma boîte mail“, il cliqua, mais son geste n’avait pas été sûr, et finalement ce fut la page de l’encart qui clignotait qui s’ouvrit. Ne sachant comment revenir en arrière ou retrouver sa boîte mail, Raymond regarda donc la page, Caroline lui expliquerait bien comment revenir. D’après ce qu’il comprit, il s’agissait de personnes qui proposait leurs services : repassage, ménage, promener un chien, garder des enfants… Raymond comprit que désormais, les ordinateurs avaient remplacé les journaux pour ce genre de petite annonces. Il parcourut le site et réussit à lancer une recherche par département. Une jeune fille proposait du baby sitting, un homme de tondre le gazon, une dame du repassage. Puis une fenêtre s’ouvrit en bas à droite de l’écran: “une nouvelle annonce a été postée dans votre région“. Raymond lu le résumé “Veuve 67 ans, cherche ami pour faire la conversation“. 
Il dirigea la souris vers la fenêtre et cliqua. 
- Tout va bien Monsieur Raymond?  Lui demanda Caroline. Je reviens dans un moment.
Il acquiesça, et se remis à l’annonce. La dame habitait à quelques kilomètres de chez lui, elle faisait une brève description de ses loisirs, la couture, le jardinage, elle aimait la campagne et n’avait pas d’enfants. Il voulu noter le numéro donné dans l’annonce, mais Caroline arriva et lui prit la souris des mains. Elle ferma aussitôt la fenêtre. 
- Vous vous êtes égaré Monsieur Raymond! Ça arrive quand on ne connaît pas trop internet ! Toutes ces pages qui s’ouvrent !
- Mais non! Rétorqua Raymond, j’ai trouvé, remettez ça, lui dit-il paniqué.
Caroline fut confuse, ouvrit l’historique et retrouva la page. Elle l’ouvrit et s’adossa à la chaise, comme pour laisser à Raymond un peu d’intimité.
La page indiqua alors le message froid et triste “l’annonce que vous recherchez n’est plus en ligne car elle ne correspondait pas aux critères de notre site.”. Raymond fit grise mine, il interrogea Caroline du regard. Elle lui expliqua que n’étant pas un site de rencontre mais qui servait à proposer des services divers, l’annonce avait dû être supprimée. Mais peut-être pouvait-il trouver quelqu’un d’autre sur le site de rencontre qu’elle lui avait proposé. Raymond sembla désemparé.
- Non, je voulais cette bonne femme là, elle avait l’air très bien  !
 
- Vous rappelez-vous son pseudonyme ? 
- Popolette47, dit-il, sûr de lui.
Alors Caroline ouvrit une page d’un moteur de recherche, tapa le pseudonyme de l’inconnue, et attendit. Malheureusement le lien ne renvoyait que sur la page d’erreur du site. Raymond demanda comment on pouvait contacter le site et Caroline lui indiqua le numéro de téléphone en bas de page.
Quelques semaines plus tard, Raymond, debout devant le miroir de son armoire regardait sa mine abîmée par le temps et le soleil.

Il entretenait une conversation téléphonique avec Paulette un jour sur deux, ils s’entendaient bien. Raymond n’avait osé se montrer entreprenant, mais c’était Paulette qui un jour, lui avait proposé de venir déjeuner chez elle, ce dimanche après la messe. Son costume sentait un peu la naphtaline et ses cheveux manquaient à l’appel, mais il avait retrouvé le sourire.

Descendant les marches de sa maison, il tapota la tête de son chien, le sourire aux lèvres, et partit presque en sautillant vers sa voiture. Il n’était plus seul, et espérait bientôt emmener Paulette sur la promenade, l’accompagner pour une partie de belote.