Eugène était sourd de l’oreille droite de naissance. J’ignore comment il l’avait appris, à l’époque j’imagine que les enfants voyaient moins le médecin qu’aujourd’hui. Y avait-il déjà des visites médicales à l’école ? En tout cas je ne me souviens pas de tests d’auditions.

Une chose est sûre, ce handicap n’a pas dispensé Eugène de service militaire, ou plus exactement de deux ans de guerre d’Algérie.
Beaucoup plus tard, j’ai entendu beaucoup d’histoires de jeunes hommes qui se faisaient réformer pour moins que ça.

Je me suis toujours demandée comment Eugène se débrouillait pour entendre en voiture le passager de droite et la flopée de gamins, probablement que les sons venant de la gauche compensaient.

Eugène était un bon danseur, et s’il n’avait pas de problèmes pour le rock, il nous avait raconté qu’il avait toujours craint d’inviter une jeune fille à danser le slow…


Parenthèse : je précise que le slow des années de jeunesse de mon père n’a pas grand chose à voir avec le ” piétinement ” que j’ai connu.
Déjà la position était classique, bras gauche levé (et droit pour la demoiselle, suivez un peu) et on se déplaçait. Dans ma jeunesse, il pouvait arriver que l’on tombe sur un bon danseur, qui faisait un peu plus que piétiner, voire cerise sur le gâteau dans les bals musette qui savait danser le ” vrai ” slow. Cela dit mes filles n’ont même pas connu les slows et c’est peut-être dommage pour les timides. C’était un bon moyen de faire connaissance, à condition de parler un minimum, et de ne pas croire que parce qu’on dit oui pour danser on peut mettre les mains partout…Fin de la parenthèse

Eugène donc craignait d’inviter pour le slow ou la valse, car il avait toujours peur que la demoiselle lui parle. Dans l’oreille droite puisque c’est là que se trouve la tête de la danseuse… Qu’elle lui parle et qu’il ne réponde pas, ce qui aurait pu le faire passer pour un goujat. Il avait résolu le problème en dansant le moins possible.

Pour tout dire, nous avions tendance à oublier ce détail que nous trouvions amusant.

Un jour mes parents avaient invité les parents d’une amie de Servane, pour les remercier d’avoir reçu la petite pour les vacances. Des gens très prout prout, mais la dame ne devait pas être si bien élevée que ça, puisqu’elle se permit de faire une réflexion à Eugène à propos des places à table :

- Ce n’est pas comme ça que l’on fait ! Je dois être à la droite du maître de maison !

Eugène a toujours été extrèmement poli et bien élevé :

- Madame, je vous informe que je suis sourd de l’oreille droite. Aussi vous comprendrez que j’ai jugé plus courtois de vous faire asseoir à ma gauche !

Autant dire que cela a cloué le bec de Dame Prout prout.

Comme je l’ai dit, la stéréophonie ne faisait aucun effet à Eugène. De même il n’aurait pas mis un casque sur les oreilles, un demi casque aurait suffi.

Avec le temps pourtant ce handicap commença à le gêner plus. L’oreille gauche vieillissait. Eugène a longtemps prétendu que non, il ne devenait pas sourd ! C’était notre faute. Nous ne parlions pas assez fort, nous n’articulions pas…  Variante le classique  ” je n’ai pas compris ” qui revient un peu trop souvent et signifie plutôt ” je n’ai pas entendu “.

Comme Servane a eu de gros problèmes d’audition à cette époque, qu’elle a du se faire opérer, elle lui a fait comprendre qu’il devenait sourd, la preuve, moi aussi je fais répéter et je dis que je ne comprends pas !
Puis Eugène a bien été obligé de constater qu’il entendait plus au travail. Dans les réunions on demande si tout le monde voit bien, mais on ne demande jamais si tout le monde entend bien.

Comme la vue de près baisse aussi, (que de réjouissances ! ) on lui a fabriqué des lunettes pour entendre.
On arrête pas le progrès, il y avait même un système pour capter le son du côté droit, le renvoyer vers l’oreille gauche pour compenser le manque de stéréophonie. Bien sûr ces lunettes étaient plutôt encombrantes avec de grosses branches pour cacher la mécanique. Eugène les oubliait souvent, il préférait ses petites lunettes loupes.

Souvent nous lui disions : n’oublie pas tes lunettes pour entendre ! Les rares fois où il acceptait d’aller au cinéma. Mais là il était en retraite.
Mes filles particulièrement taquines lui disaient : il faut changer les piles grand-père !
Artémis disait même qu’il était ” vieusé ” et quand elle parlait de changer les piles, je ne suis pas sûre qu’elle ne parlait que des lunettes !

Bon an mal an, Eugène n’a pas vieilli plus mal que d’autres, malgré son unique oreille. Il a eu d’autres problèmes de santé plus graves, surtout parce qu’il n’a jamais voulu arrêter de fumer, le cigarillo c’est moins mauvais lui avait dit le docteur, du coup il l’a fumé jusqu’à la fin.

Je me suis souvent dit que cette oreille sourde paraîssait sûrement bénin pour les autres, mais a du être très handicapante tout au long de sa vie.

Je ne sais pas si cela vient de là, mais j’ai toujours détecté très rapidement les gens qui ont des problèmes d’audition. Ainsi quand une amie que je connais depuis mes 20 ans m’a dit un jour qu’elle avait un problème, j’ai failli lui dire : ” je m’en suis aperçue depuis longtemps ! “
J’ai même croisé un danseur de salsa qui n’entendait pas la musique. Très gênant. Certes on ne dit pas à un mauvais danseur qu’il danse mal, mais on dit encore moins  : ” tu es un peu dur d’oreille, la danse est peut-êre contre-indiquée ? “.

Martine est sourde, mais méfiance, elle a tendance à entendre ce qu’il ne faut pas entendre !