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La route est longue. Pour une petite fille, la route paraît toujours longue, surtout de nuit à l’arrière de la voiture de ses parents. Pourtant des années plus tard, elle apprendra que c’était en Sologne, donc pas si loin de l’Ile de France.

C’est l’automne, il fait nuit de bonne heure. Le père gare la voiture sur la terrasse recouverte de sable d’un café restaurant, seul bâtiment encore éclairé dans la rue. Sous l’enseigne rouge un panneau indique : omelette à toute heure. Cela fait sourire la fillette, car elle sait que derrière le café, sa grand-mère élève des poules.

Les parents et la fillette rentre dans le bar. Le grand-père essuie des verres, la grand-mère descend les trois marches à côté du bar, qui donnent sur la salle à manger pour les accueillir, elle porte son tablier. La fillette contourne le bar bien trop haut qui lui bouche la vue pour dire bonjour.

Les derniers clients qui passent boire un verre après la sortie de l’usine juste en face, s’attardent un peu. C’est rare que des clients dînent le soirs, les repas c’est plutôt le midi, sauf quand la grand-mère a ce qu’elle appelle des pensionnaires. La fillette ne sait pas ce que c’est, le mot l’amuse, elle demandera un jour. Elle apprendra que des gens prennent ” une pension ” dans un café pour déjeuner et diner tous le jours, comme ce veuf qui a du mal à supporter son appartement vide depuis la mort de sa femme. La télé n’est pas encore très répandu dans les foyers.

Grand-mère les emmène dans la salle à manger. La fillette aime bien ces trois marches larges et longues en parquet, ça ressemble à l’escalier de son immeuble en ville. Cela n’a rien à voir avec le sol du café, les petits carreaux bizeautés ecru et bistre, là on sent qu’on rentre dans les appartements privés des cafetiers.

La grand mère pousse la porte en bois foncé avec une poignée ovale en cuivre, de l’autre côté la porte en peinte en blanc, avec du papier peint sur les cadres intérieur, comme dans sa chambre.
En réalité cette salle à manger n’est pas réservée aux cafetiers, elle sert aussi aux clients, les clients qui réservent et veulent un vrai repas comme au restaurant, loin du bruit du bar. Mais le plus souvent le couple y dine seul.

Au mur un papier peint un peu passé aux motifs compliquées faits de boucles et de rosaces et de bizarres fleurs de lys. Tout autour de la salle des gravures de chasse à courre pour rappeler aux clients que nous sommes en Sologne. Mais le peintre est anglais vu les tenues des cavaliers, d’ailleurs sous chaque gravure une phrase incompréhensible pour la fillette.

Une bonne odeur flotte et elle la reconnaît : oui des girolles ! Elle court pour suivre sa grand mère dans la cuisine où sur un grand fourneau est posée une énorme poële toute noire. Les beaux champignons colorés frétillent comme s’ils étaient heureux d’être là. Il n’y a que chez ses grands parents que la fillette mange des girolles, en vacances elle va souvent les ramasser avec ses grands parents, ils sont si drôles avec leur grand chapeau qui ressemblent à une jupe de ” dame de dans le temps ! “

- Ah tu aimes ça hein ! dit la grand-mère ! Mais avant il va falloir manger la soupe !

La fillette grimace. Certes la soupe est bonne, d’ailleurs elle voit la grosse marmite dont le couvercle se soulève et l’odeur est allèchante, mais de la soupe, maman en fait souvent, ce n’est pas pareil que les girolles.

Les derniers clients sont partis, le grand-père entre dans la salle à manger en s’essuyant les mains avec un grand torchon à carreaux. Il dit :

- J’ai tué un lièvre dimanche, tu vas voir, ça va être bon.

Il a l’air si content que la fillette n’ose pas lui montrer qu’elle n’aime pas ça. Si bien sûr, elle en mange, elle aime tout. Mais un jour elle a vu dans le couloir, un lièvre que son grand-père venait de tuer. Il était encore tout chaud, et la fillette avait longuement caressé sa douce fourrure, espèrant le voir se réveiller. Elle ne comprenait pas que l’on puisse tuer un animal. Maman dit qu’il faut bien manger et qu’elle mange bien des vaches, des poulets. Elle s’en moque puisqu’elle ne les as pas vu par terre dans le couloir !

Papa rit. C’est l’heure de l’apéritif. La fillette espère qu’il sera court, car l’odeur des morilles la titille et la conversation ne l’intéresse pas.

Il y a toujours une place vide à côté d’elle : ” l’assiette du pauvre ” dit grand-mère, qui n’oublie jamais de mettre un couvert de plus. La fillette a toujours espéré qu’un jour un pauvre s’arrêtera pour manger. Elle l’imagine comme le vagabond qu’elle a vu dans les illustrations des livres de la Comtesse de Ségur. Avec un baton et un chapeau mou.

Mais le pauvre n’est jamais venu. Peut-être qu’il ne savait pas ce qu’étaient les girolles.