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Série - le numéro seize

04/05/2025

Le numéro seize

Réédition de janvier 2008
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Je suis née dans une ville plutôt cossue, une ville bourgeoise, la ville en elle-même, j’en parlerai plus tard.

On a souvent tendance à oublier que dans les villes bourgeoises, ne vivent pas que des bourgeois… Pendant des siècles dans ces villes cossues vivaient aussi ceux qui travaillaient pour les riches : domestiques, femmes de chambre, valets de pied… Si je choisis ces exemples ce n’est pas un hasard, une cousine (côté paternel) s’est un jour amusée à faire un arbre généalogique de ma famille… Et dans mes ancêtres (dont beaucoup ont vécu dans cette même ville) point de particules, ni de richesses, mais des valets de pied, femmes de chambre etc…
Donc si aucune tête de ma famille n’est tombée à la révolution, inutile de vouloir faire tomber la mienne maintenant.

Mon grand père Roger était un ouvrier et ma grand mère Madame Courbette une ancienne bonne. Elle doit son surnom à ses manières serviles, (surtout devant les riches) qui agaçaient prodigieusement ses deux fils, ils estimaient qu’une fois retraitée, elle était une femme comme tout le monde, respectable et tout et qu’elle n’avait plus à faire toutes ces manières.

Madame Courbette, ancienne bonne qui n’avait jamais eu de chez elle, à part des chambres de bonne dans de belles maisons, une fois mariée était devenue concierge dans la ville de mon grand père. Ce qui lui permettait de continuer les courbettes :
- Bonjour Madame Lebourgeois (là je ne rigole pas c’est un vrai nom de l’immeuble !) comment va Monsieur Votre Mari ? Et Monsieur Charles-Edouard votre fils, toujours étudiant en droit ?

C’est donc au numéro seize qu’une partie de l’histoire de ma tribu se déroule… Oui oui ça y est j’en viens enfin au fait, titre de ce billet !

Derrière la porte cochère, un porche au dessus duquel se trouve les fenêtres des appartements.  Mais très peu de fenêtres sur rue en fait, 5 fenêtres sur 3 étages, trois appartements. Car une fois le porche passé, on arrive dans une très longue cour pavée… L’immeuble se situe à droite de la cour. Deux immeubles, escalier A et escalier B. Mais jamais on n’utilisera ces dénominations et pour cause : le facteur remettait le courrier à la concierge qui le portait à chaque porte. Donc seuls deux appartements ont pignon sur rue c’est à dire deux fenêtres. Et ce sont les plus grands, les plus chers, ils ont d’ailleurs été très vite occupés par des cabinets d’avocats ou de médecins, une fois que les riches locataires sont partis.

Côté gauche de la cour des débarras, une fontaine, pas de hauteur. Les fenêtres de l’immeuble ont donc une vue dégagée, à partir du 2ème étage en tout cas. Et tout au fond juste à gauche,  un petit pavillon avec un jardinet, sans vue, étrange ici en pleine ville. Au fond une magnifique maison bourgeoise avec tourelle et jardin. Habitée par la propriétaire une vieille demoiselle qui nécessitait cent fois plus de courbettes que les autres. Cette vieille demoiselle n’a jamais voulu vendre un seul de ses appartements, raison pour laquelle les locataires s’en allaient les uns après les autres.

La loge du concierge est une petite pièce au rez de chaussée dans le premier bâtiment. L’équivalent dans le deuxième a été inoccupé des années, puis est devenu une bibliothèque publique.

La cour est si longue qu’on dirait presque une rue. D’ailleurs dans un autre immeuble, au 18 de la rue, un téléfilm a été tourné, la cour était devenu une impasse pour les besoins du film.

Mes grands parents vivent donc là au rez-de-chaussée. Une pièce, une cuisine, une seule chambre. Ils y élèvent leurs deux enfants, on se demande comment. Les toilettes sont dans la cour et il n’ont pas de salle de bains.
Ils ne sont pas vraiment enfermés. Dans la cour, mon grand père a un débarras, il se sert de la fontaine pour laver ses outils. Le chat garde l’immeuble et empêche les souris d’y rentrer. Ils ont aussi une cave, et un grenier, du moins ils l’appellent comme ça, une pièce qui sert de débarras sous les toits.

Quand mon père grandit, ma grand-mère demande une pièce à la propriétaire. Propriétaire casse pied, mais qui peut être gentille, elle donne (enfin prête gratuitement bien sûr) deux pièces sous les toits. Une pièce principale avec juste un évier, et une chambre. Ces deux pièces nous les avons toujours appelé ” le quatrième “. C’était le quatrième étage de l’immeuble. A partir du 3ème étage, l’escalier devenait moins beau : plus de rampe cirée, plus de tapis tenu par des barres en laiton. Le 4ème c’était l’étage des ” greniers débarras “, des anciennes chambres de bonne, et des toilettes. Mais oui ! Car seuls les 3 appartements sur rue (qui se distinguent aussi par une porte double) ont des toilettes. Les locataires des autres appartements montent ou descendent c’est selon, la cour ou le 4ème.

Madame Courbette connaît tout le monde bien sûr. Monsieur Grosdent qui a exercé en tant que dentiste, à une époque où parait-il aucun diplôme n’était exigé, et qui veut bien lui arracher une dent gratuitement… Beurk ! Madame Piquécout, couturière à la retraite qui fait des travaux de couture pour tout l’immeuble, Madame Henriette, ex-bijoutière qui a offert à tous les petits enfants de Madame Courbette des coquetiers en argent et des couverts en argent à leur nom. On en fait quoi aujourd’hui à part les conserver dans un coffre fort ? Monsieur Jambonneau et sa femme, charcutier, qui se lève dès potron minet en faisant hurler son moteur, c’est d’ailleurs grâce à lui qu’un jour la propriétaire a interdit les voitures dans la cour, dommage, c’était bien pratique, surtout qu’à l’époque il y avait peu de voitures  : trois dont celle de mon père.

Madame Courbette connaît aussi tout le quartier, la boulangère qu’elle appelle par son nom, le gérant du Félix Potin (rien à voir avec une supérette, un tout petit magasin). Et au numéro 18, le garagiste qui occupe le fond de la cour, a fait un jour 50 kilomètres pour venir dépanner la 4 CV de mon père, c’était presque un ami, pas un de ceux qui cherchent à vous arnarquer.

Une vie qu’on a du mal à imaginer aujourd’hui !
Puis mon père s’est mis à travailler et a loué un appartement au 3ème étage au dessus de ses parents. Du parquet ciré et des moulures au plafond, des pièces tout en enfilade. Une entrée, une minuscule cuisine, une salle à manger et deux chambres. Le mot salon on l’a utilisé beaucoup plus tard, peu de gens avaient des canapés, même quand la télé en noir et blanc est arrivée, on la regardait sur des chaises. Il a aussi un grenier pièce débarras au 4ème et il garde sa chambre d’étudiant et il a bien sûr, une cave.

Mon père Eugène commence par installer le chauffage central. La propriétaire lui promet que son investissement ne sera pas perdu : elle lui vendra un jour l’appartement. Il construit un couloir pour pouvoir aller dans une chambre sans passer dans l’autre.

Eugène installe le chauffage central c’est une chaudière à charbon et des radiateurs. Régulièrement il descend à la cave, remonte 4 seaux de charbon : mon papa c’est le plus fort du monde. Voyage que je ferais bien souvent avec lui, pour moi tous ces étages, toutes ces pièces, y compris les toilettes au 4ème, c’était l’aventure. Puis la chaudière ronronnait et on voyait les flammes à travers une plaque de mica. Un vrai danger sûrement.

Eugène rencontre Martine, ils se marièrent et eurent… Louisianne en premier. Martine travaillait, le matin ils me déposaient à la loge, où Mme Courbette exerçait encore… Avec elle j’allais déposer le courrier aux locataires, faire des risettes aux mamies. Madame Courbette portait aussi le repas à une vieille femme qui vivait sous les toits et ne pouvait plus marcher. Je connaissais tout le monde aussi. Et je jouais dans la cour avec le chat, ou je regardais mon grand père bricoler…

Du troisième étage, je voyais le clocher de l’église et j’entendais les cloches.

à suivre

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05/05/2025

Le numéro seize (partie 2)

Réédition de janvier 2008
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Avant de continuer à raconter l’histoire du numéro 16, je voudrais raconter deux souvenirs qui sont arrivés à Mme Courbette, l’un émouvant, l’autre très triste…

 

Le premier c’est Eugène mon père qui me l’a raconté des années après.

À la fin de la seconde guerre, un locataire qui habite au deuxième étage revient d’Allemagne où il était prisonnier. Toujours bien élevé, il vient saluer Mme Courbette la concierge à la loge. Ma grand mère pousse un cri d’effroi, c’est à peine si elle le reconnaît tant il est amaigri et malade.

Le soir même Mme Courbette sonne à sa porte et lui apporte une assiette avec un énorme steak et un gros morceau de beurre. Ce qui était bien entendu des denrées très rares.
Il a en été très touché.
35 ans plus tard, cet homme est venu rendre hommage à Mme Courbette, à son enterrement, alors qu’il ne l’avait pas vue depuis des années. C’est à cet occasion que mon père Eugène m’a rappelé cette histoire touchante.

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L’autre souvenir est beaucoup plus triste. Ma grand mère avait dans son appartement un cadre avec une photo d’une fillette de 4 ans. Une robe rose, des anglaises faites au fer à friser, le fer que l’on faisait chauffer sur le gaz. Quand j’ai été en âge de parler et de comprendre, je lui demandais qui était cette enfant. Elle me disait que c’était sa petite Lucie, qui aurait du être la sœur aînée de mon père et qu’elle était morte. Moi j’étais déçue, elle aurait pu jouer avec moi, je n’imaginais pas que la fillette aurait grandi si elle avait vécu.

Mme Courbette était concierge et portait le courrier dans l’escalier B avec sa petite fille. Les barreaux de la rampe étaient très espacés, et à l’époque les parents étaient moins prévenus des accidents domestiques. Le temps que Mme Courbette frappe à une porte, dise bonjour, l’enfant est tombée. Deux étages plus bas sur le carrelage.
Quand Mme Courbette et la locataire affolée sont arrivés en bas, il était trop tard.
Mme Courbette a donné naissance deux ans après à Eugène mon père, puis à mon oncle, 7 ans après mon père. Mais la blessure ne s’est jamais refermée. J’ai pu voir le minuscule cercueil lorsqu’on a enterré mon grand père avec la petite Lucie.

La vie est bien cruelle pour les gens de peu. Impossible d’échapper à son destin et de partir loin pour oublier. Mme Courbette a continué à porter le courrier dans l’escalier B. Puis des années après, elle a refait ce même chemin avec un petite fille : moi. Elle me faisait monter du côté du mur. Entre les barreaux trop écartés, on avait mis de ridicules fils de fer qui n’auraient sûrement pas empêché un autre drame. Et moi je disais à ma grand mère : ” ne t’inquiète pas, je ne peux pas tomber, moi ! “
Et bien sûr je lui demandais de me raconter l’histoire encore et encore.

Des années plus tard nous en parlions encore. Un jour alors que ma soeur Servane gardait Athéna chez mes parents. Athéna était tombé dans l’escalier. Bien sûr elle avait juste roulé en bas des marches, recouvertes de moquette, dans un escalier intérieur de maison. Ce qui n’a rien à voir avec le fait de passer entre deux barreaux du deuxième étage d’un immeuble.
Athéna s’en était tiré sans une bosse.

Mais ma sœur complètement affolée m’a dit à quel point elle avait pensé à ma grand-mère :
- tu imagines arriver en bas et trouver la petite morte !

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07/05/2025

Le numéro seize (partie 4)

Réédition de janvier 2008
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Ma sœur Camomille est née alors que mes grands parents habitaient encore la loge, puis mon frère Cédric est né deux ans après Camomille. Martine n’a jamais repris le travail.

Il se passe des choses étranges au numéro 16. L’appartement avec ses deux chambres, devient trop petit. Mais de l’autre côté du mur de la dernière chambre, il y a le bâtiment B. Au 3ième étage du bâtiment B, habite une vieille amie de Mme Courbette, la bijoutière. Sa chambre n° 2 est donc contiguë à la chambre n° 2 de mes parents. La vieille dame dit qu’elle n’en a pas besoin.

Elle nous la donne ! Eugène n’a qu’à abattre le mur !
C’est ainsi que l’appartement du 3ième, doit être le seul à avoir une chambre de plus, une chambre du bâtiment B !

Je vous rassure : la vieille demoiselle propriétaire était d’accord, elle était d’accord sur tous les travaux de mon père à qui elle avait promis de vendre. Promesse non tenue je l’ai déjà dit !

Après la naissance de mon frère, mes grands parents ont pris leur retraite et quitté la loge. La loge est restée vide. Ils ont emménagé au 2ième étage, l’appartement en dessous du nôtre. Ainsi les enfants pouvaient faire tout le bruit qu’il voulait, en dessous c’était Roger et Mme Courbette qui prenaient parfois le balai pour taper au plafond. Eugène a installé des WC dans le placard, pour éviter à ses parents d’avoir à monter 2 étages pour aller aux toilettes. La propriétaire était bien entendu d’accord !

En passant voilà sa maison au fond de la cour, à gauche. Petite je ne comprenais pas qu’une vieille femme seule ait une si grande maison qui aurait été si pratique pour mes parents et leurs enfants ! D’ailleurs si je gagne au loto je la rachète sa maison, non mais  !

Donc la vie continue, pour les fêtes de famille, mes grands parents n’ont qu’un étage à monter. Nous les enfants aimons descendre les voir pour un oui ou pour un non. Et tous les week-ends nous partons tous ensemble à la maison de campagne.

Parfois je regrette que la loge soit fermée, que nous  n’ayons pas la clé. J’aimerais bien y faire un tour. Nous vivons moins dans la cour, sauf si il y a de la neige, pour faire des batailles. Mme Courbette continue ses visites aux personnes âgées, à ses amies. Mais il y a une femme de ménage pour les escaliers des deux immeubles, et on a installé des boites aux lettres, la concierge n’est plus dans l’escalier et ne distribue plus le courrier.

Peu à peu nous voyons mourir les plus âgés. La bijoutière, malade est partie en maison de retraite. Mes parents vont souvent la voir, elle n’a pas de famille. Elle sera longtemps invitée dans les fêtes de famille. Mais elle nous agaçait plutôt, nous les enfants, elle radotait et ses histoires n’intéressaient que ma grand mère. Pourtant c’était une femme généreuse qui nous a toujours offert des cadeaux somptueux (des bijoux surtout) qui devaient grever son budget de retraitée.

Les appartements sont loués à des gens plus jeunes avec des enfants. L’immeuble devient plus anonyme. Il ne reste que peu d’anciens.

Nous grandissons, je suis l’aînée et je commence à souffrir du manque de confort. J’ai 10 ans. Je rêve d’une salle de bains. J’en ai assez des pots de chambre pour la nuit, ou de devoir monter au 4ième pour aller aux toilettes la journée.
Puis la petite dernière pointe le bout de son nez : Servane ! Cette fois l’appartement est vraiment trop petit. De plus mon père a fini par comprendre que la propriétaire, cette vieille chipie, ne lui vendrait jamais l’appartement. On se met en quête d’une maison. Pendant un moment mes parents nous font visiter des maisons témoins dans des lotissements, ou rêvent de s’installer à la campagne. Martine refuse. Aucune envie de se retrouver seule la semaine avec ses enfants en internat. Finalement mes parents trouvent une maison de ville à deux pâtés de maison en mauvais état, mais avec 3 chambres. Une chambre pour deux enfants à l’époque ça ne choquait personne, c’était comme ça !

Je suis triste de quitter le numéro 16. L’appartement de mon enfance et surtout ses dépendances. Le quatrième, le grenier plein de livres, même la cave. Mais nous ne le quittons pas vraiment : mes grands parents sont toujours là. Et des années encore nous irons au numéro 16.
J’y suis encore chez moi, Eugène très sentimental, aussi. Martine s’est toujours moqué de lui, car en voiture, pour aller d’un point A à un point B, il s’est toujours débrouillé pour passer devant le numéro 16.

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