C’est l’histoire d’une femme, vous la connaissez peut-être ou vous l’avez déjà croisée. 

Appelons la Christine, comme ça vous situez un peu la génération. Née entre 1957 et 1963.

Christine est une ” Madame tout le monde “. Physiquement rien d’exceptionnel, mignonne sans plus, intelligente sans plus. Elle a fait un bac professionnel qui ne s’appelait pas comme ça à l’époque, un bac ” tertiaire “

Christine a grandi dans une petite ville, grande banlieue d’une grande ville. Cela ressemble à un village mais il y a des transports, une gare, tous les habitants ou presque vont travailler dans une des villes moyennes pas loin ou dans la grande ville. 
Elle vient d’une grande famille, elle est l’aînée et a 2 sœurs et un frère.  Une famille unie, gaie, aimante où on se retrouve le dimanche autour de la table dans la grande maison des parents. L’été tout le monde part en vacances dans une belle villa louée au bord de la mer. il y a aussi les oncles et tantes, les cousins, cousines. Une coutume qui dure même quand les sœurs, frères et Christine sont mariés avec des enfants. 

Christine se marie, elle a deux filles, elle travaille dans la ville moyenne dans une grosse boîte elle est secrétaire comptable.  Son mari est à l’accueil d’un petit hôtel. Ils achètent une maison, pas loin de chez les parents, tout va bien. Mais hélas ça ne dure pas. Alors que les filles n’ont pas encore passé la dizaine, monsieur va voir ailleurs si l’herbe est plus verte et veut divorcer. Il part en province et devient propriétaire d’un petit restaurant. 
La maison est vendue. Pendant une période Christine va habiter chez ses parents avec ses deux filles pour qu’elles ne changent pas d’école. Elles voient leur père uniquement pendant les vacances scolaires. 

Puis Christine peut enfin s’acheter son propre appartement. Le temps passe, les filles grandissent. Elles vont toujours le dimanche chez les parents, et passent les vacances en famille. Christine n’est pas le genre à chercher à se faire des amis, ou à faire des activités. Elle a toujours une amie de jeunesse qui hélas n’habite plus à côté. Quelques collègues mais c’est souvent décevant ” oui oui on se verra en dehors, oui oui on restera en contact “. 
Christine se remarie vers 45 ans, elle se demande même comment elle a fait. Mais le type qui a voulu se marier très vite est bizarre. Son CV n’est pas très net, il a été accroché aux jupes de sa mère toute sa vie, et le pire c’est qu’il veut des enfants alors que la fille numéro 2 de Chirstine a presque la vingtaine. Et puis il voudrait bien que Christine mette l’appartement à leur nom à tous les deux. Faut pas pousser mémère dans les orties. Christine n’a pas travaillé toutes ces années pour partager son maigre patrimoine.
Du coup le loustik se trouve une nouvelle femme canadienne… Et re-divorce pour Christine au grand soulagement de ses filles qui n’ont jamais aimé mari numéro 2. 

Ses deux filles vivent maintenant dans la grande ville. L’aînée est mariée, la seconde vit avec un homme. Christine a une relation conflictuelle et compliquée avec l’aînée, mais la deuxième est beaucoup plus calme et douce, elle l’appelle régulièrement pour prendre de ses nouvelles. Parfois Christine est invitée dans la grande ville, parfois ce sont ses filles et ses gendres qui viennent. 



Mais voilà que Christine se retrouve au chômage à 50 ans. Grosse déprime. Les collègues qu’elle croyait des amies ont disparu de la circulation.

Et puis dans sa vie les choses ont changé aussi. Elle continue à partir en vacances avec ses parents, mais il n’y a plus qu’elle. Les oncles et tantes ont vieilli, les cousins de sa génération ont autre chose à faire, tout comme ses sœurs et son frère. Et c’est pareil le reste de l’année. Le dimanche elle va manger chez ses parents et l’après-midi elle doit rester jouer au rami, sinon les parents se fâchent. Et puis comme elle n’est pas loin, qu’elle a une voiture et qu’elle ne travaille plus, c’est toujours elle que ses parents appelle quand il faut les emmener chez le docteur, à la pharmacie ou qu’il y a un problème avec le chauffe-eau. 

Il y a encore les Noël, les fêtes de famille où ses filles reviennent dans la grande maison des grands-parents, ainsi que d’autres membres de la famille, mais pour combien de temps ?  

Et c’est là que c’est étrange : On dirait que la vie d’adulte a été une parenthèse ! Le mariage, les enfants, tout ça c’est loin. Christine est retournée ” à sa place ” avec ses parents. Elle n’a pas su se construire une autre vie, se faire des amis, décider de partir en vacances ailleurs. Et maintenant elle se sent un peu coincée dans ce rôle qui arrange tout le monde. 

Comme beaucoup elle se retrouve un peu étonnée de constater que la famille a rétréci. Les oncles et tantes sont morts, les cousins sont partis habiter loin, les fêtes de famille n’intéressent plus grand-monde et ses parents n’ont plus beaucoup de visites. 

Christine retrouvera du travail mais ça ne durera que 2 ans. Ensuite elle refusera les vagues propositions qu’elle aura :  trop loin, trop près, pas assez payé. Et puis elle s’enfoncera dans la déprime jusqu’à l’âge de la retraite où elle n’aura plus besoin de chercher du travail.
Elle n’essayera jamais de faire des activités, de sortir, d’essayer de se faire des amis, elle a toujours une excuse  :  je n’ai pas les moyens. 

Christine va perdre son père, puis sa mère. Ensuite le coup de grâce c’est sa fille numéro deux qui part s’installer à Marseille. Il y a toujours le téléphone, mais ce n’est plus pareil. 
Elle a toujours son amie de jeunesse, mais celle-ci est mariée, a des enfants et des petits enfants. La fille aînée de Christine a deux petites filles, mais elle les voit rarement. Sa fille juge qu’elle n’est pas capable de les garder, donc aucun intérêt de faire trois quarts d’heure de route pour aller la voir, surtout que les grands-parents ne sont plus là. Autant aller voir les beaux-parents qui eux peuvent garder les petites. 

C’est ainsi que le vide se fait. Vous allez me dire, nous sommes tous logés à la même enseigne. 

Mais ce qui m’a marqué dans cette vie, (Christine n’est pas la seule dans ce cas) c’est ” la parenthèse “. 
Des parents peut-être trop possessifs ? Un caractère peut-être un peu faible, ou trop gentil ? La facilité d’avoir tout à portée de main durant l’enfance et la jeunesse ?  L’illusion que ça va durer toujours ?