Nous avions la vingtaine, nous avions tous commencé à travailler ensemble. Un garçon, trois filles. Nous prenions le café la matin à la caféteria, nous déjeunions le midi ensemble à la cantine. Nous nous racontions nos vies, nos familles. Nous sortions rarement ensemble, à part le restaurant le midi, car il n’y en avait qu’une qui adorait les boîtes et les autres non.
Puis nous avons grandi un peu et un jour le garçon du groupe a eu un appartement et une compagne, il nous a tous invités à dîner chez lui. Il avait mis une musique d’ambiance, sûrement une cassette. Un ange passe, puis deux puis trois. Une copine dit ” heureusement qu’il y a Michel Sardou “. Pour moi qui vient d’une tribu de bavards, où il y a de l’animation, des rires, des mots plus hauts que d’autres… Bref comme dirait Martine on ne s’ennuie pas. Là c’était vraiment un choc pour moi, pire qu’un choc : je m’ennuyais à mourir !
Dans ma tête je me disais qu’on aurait dit une bande de pré-ados à qui les parents ont laissé la maison pour un soir. Du coup ils décident d’inviter des copains à dîner mais une fois là, ne savent pas du tout quoi faire… Euh comment font les adultes pour faire la conversation ?
Sortis de leur contexte (sans cantine, sans cafétéria) BOUCHE COUSUE.
Plus tard j’ai invité les mêmes à mon anniversaire, cette fois avec mes sœurs, mon frère et trois copains, bien entendu ils ont été les seuls à parler et à mettre l’ambiance, les autres, mes copains-collègues sont restés BOUCHE COUSUE.

Du temps de la salsa nous étions toute une bande à nous voir régulièrement. Là plus question de prés-ados, tous entre 35 et 55 ans. Beaucoup de danses, de papotages, une bonne ambiance. Un jour je décide de faire une après-midi galette des rois dans la salle du bar dansant privatisé pour moi. En plus des salseros, j’invite ma tribu et divers copains. On mange la galette, on boit. Mon prof de salsa et ami lance une chorégraphie pour mettre l’ambiance, puis on danse ” généraliste ” comme on dit dans le milieu.
Là je retrouve mes salseros alignés en rang d’oignons sur des chaises BOUCHE COUSUE. Je les trouve neuneus, mais je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Quand on met de la musique latino ils se réveillent et dansent. Sortis de leur contexte ils ne savent pas quoi faire !
Plus tard je les ai invités à une crémaillère chez moi. Comme j’avais peu de place, il y avait des chaises, un canapé, on se servait à boire et à manger. Il y avait beaucoup plus de monde car j’avais fait de nouvelles connaissances et parmi eux des gens qui parlaient, riaient. Mais je remarque bien vite sur le canapé et les chaises alignés en rang d’oignons les mêmes que la dernière fois BOUCHE COUSUE. Là je me suis dit : ils sont vraiment neuneus !
J’ai vécu aussi ce genre de situation du temps où je travaillais. Pas toujours mais dans certains services. En particulier, un centre de documentation avec des horaires de fermeture et d’ouverture le midi. Ce qui fait que nous étions obligés de manger tous en même temps à la cantine, sauf bien sûr si nous avions autre chose à faire. Nous avions deux cheftaines à deux plumes qui ne déjeunaient pas avec nous. Le troisième chef à une plume était bien gentil mais peu bavard et déjeunait avec nous nous étions 6 ou 7 selon les jours.
C’était toujours moi qui lancait un sujet, qui racontait une blague ou une anecdote. On me répondait bien sûr, parfois quelqu’un avait quelque chose à dire. Mais si je ne parlais pas c’était BOUCHE COUSUE.

Je vous ai déjà raconté l’histoire de ce jeune homme : c’était à la cantine. Il déjeunait avec une jeune fille, c’était sûrement des jobs d’été. Pendant une vingtaine de minutes il lui pose des questions : tu vas au cinéma ? Tu sors le week-end ? Tu veux faire quoi après tes études ? La jeune fille ne répondait que par des humphr.. des euh…. des mmmnon… À un moment il a même ri sans doute très surpris par la conversation. En me levant je lui ai dit ” laissez tomber ! Soit elle s’ennuie à mourir avec vous et n’ose pas le dire, soit elle n’est pas du tout intéressante ! “.
Vraiment neuneu, surtout que là quel est l’enjeu ? Ils déjeunaient à la cantine c’est tout ![1]
Parmi les Paulettes il y en a une, appelons la Yvette qui ne parle pas. Nous allons boire un verre, goûter dans un salon de thé, au restaurant. Rien BOUCHE COUSUE.
Si nous sommes plus de 4 forcément on l’oublie. On ne s’adresse pas à elle, on ne se souvient pas qu’elle était là. Derrière son dos on dit d’elle que c’est une potiche, une plante verte, qu’elle ne décroche pas un mot. Un jour elle nous a dit qu’elle aime bien écouter, mais je n’en suis pas sûre.
Je lui pose souvent des questions, elle réponds. Je suis sortie une ou deux fois en tête à tête avec Yvette. Je lui ai posé des questions, j’ai raconté beaucoup de choses. Bien sûr si je ne parle pas, elle ne parle pas non plus. L’ennui c’est que je m’ennuie !
Et comment peut-on connaître quelqu’un qui reste BOUCHE COUSUE ?
Pour couronner le tout Yvette a trouvé une meilleure amie assez envahissante. Elle ricane, fait des messes basses avec Yvette, mais pire que tout si on pose une question à Yvette elle réponds à sa place !
Peut-être que je ne suis pas comme tout le monde. J’aime les gens qui ont de la personnalité, pas les bouches cousues. Je ne vais pas au restaurant avec des amis pour regarder mon assiette, sinon j’irai toute seule. Faire l’animation, faire le clown, raconter des histoires, lancer un sujet je sais faire, mais déjà il faut que je sois en forme ! C’est épuisant, et puis je m’ennuie ! Je ne vais pas voir des amis pour parler avec moi-même. Je sais d’avance que des mauvaises langues me diraient ” mais peut-être que tes histoires, tes blagues ennuient les gens “. Dans ce cas pas de problèmes, qu’ils n’hésitent pas à m’arracher le micro et à lancer un sujet ! Mais je vous rassure on recherche ma compagnie c’est que je dois être fréquentable !
Je ne conçois pas qu’on soit timide passé la trentaine ça se soigne, je suis une ancienne timide.
Hors du contexte du restaurant, du temps de l’enfance on nous apprenait que la maîtresse de maison devait relancer la conversation, ce qui pouvait être un sacerdoce, Martine l’a vécu avec des BOUCHES COUSUES mais heureusement Eugène l’aidait. On nous apprenait aussi que c’était mal élevé de ne jamais adresser la parole à la maîtresse de maison.
C’est sans doute pour ça que je fais pas le choix de sortir mon smartphone comme certaines ou de regarder le plafond ou les oiseaux quand je suis avec d’autres personnes.
Pour moi le minimum est de leur prêter attention, de passer un bon moment et cela passe souvent par une conversation intéressante.
Mes filles ou d’autres jeunes ont parfois des mots qui me font rire : amorphe, apathique, 2 de tension, inerte, fantôme, la muette, ” il fait le bibelot “ !
Note(s)
- ^ À noter que les ” coach love ” en ont fait leur fond de commerce. Vous imaginez deux bouches cousues face à face lors d’un premier rendez-vous ! Le coach vous expliquera comment on peut intéresser l’autre.




7 réactions
1 De Bleck
- 28/01/2026, 9:11
Mwais, sait pas... entre bouche cousue et trop bavard, sais pas ce que je préfère. Ce qui est sûr c'est que le côté fête obligatoire je ne sais pas faire donc je ne fais pas. En règle général je suis pour les petits comités où il est. possible d'écouter l'autre...
Ou bien je ne suis pas inspiré par ton billet, possible.
Bleck
2 De Louisianne
- 28/01/2026, 12:15
@Bleck : Trop bavard j’en ai parlé dans un autre billet. Et petit comité, pour le cas de Yvette on peut être 4, 3 ou 2 ça ne changera rien au fait qu’elle ne décroche pas un mot…
Fête obligatoire je ne sais pas quoi dire, je ne m’obligerais sûrement et personne n’est obligé non plus… sauf le cas de la cantine mais ça n’a rien d’une fête.
3 De Acanthe
- 28/01/2026, 1:04
Les repas à la cafèt du boulot... un excellent souvenir. J'y faisais souvent "bouche cousue" quand mes collègues partaient dans des discussions auxquelles je ne pouvais pas participer, actualités des séries sur canal, dernières avancées technologiques dans l'informatique puisque c'était notre service. Mais j'ai toujours beaucoup appris, et aimé les voir discuter entre eux.
4 De Louisianne
- 28/01/2026, 4:07
@Acanthe : Aïe pas facile ! J’ai connu aussi rarement lors de stages où tout le monde venait du même service (sauf moi) des conversations d’où j’étais complètement exclue. Heureusement ça ne durait que 2 jours, sinon j’aurais choisi de déjeuner seule.
Mais tant mieux si tu as appris des choses intéressantes.
5 De Acanthe
- 29/01/2026, 10:15
@K : oui mais Louisianne dit des choses intéressantes. J'ai eu une collègue qui n'arrêtait pas de parler, lors de nos pauses déjeuner, je ne comprenais même pas comment elle arrivait à manger et parler en même temps. Et le problème c'est surtout qu'à l'époque elle enchaînait les plans culs avec des mecs, et qu'une part le sujet ne me passionnait pas mais surtout qu'il fallait aussi que d'une fois à l'autre je me souvienne des prénoms cités à toute vitesse... l'enfer.
6 De Louisianne
- 01/02/2026, 3:50
@Acanthe : merci ! Désolée j’étais absente et la troll n’a pas été arrêtée par l’anti-spam, donc je n’ai pas réagi tout de suite. La collègue qui raconte ses aventures et donc que tu es perdue une fois sur deux, j’ai connu aussi !
7 De j&j
- 07/02/2026, 11:11
Les bouches cousues vous emm*rd*nt !